lundi 9 juin 2014

Traverser la cité de la Meinau le Chabbat

Un ami journaliste m’a demandé hier si c’était bien moi le rabbin Loubavitch qui traversait le quartier sensible de la Meinau à pied chaque samedi, le rabbin cité dans un article du journal « Le Monde » daté de samedi (17/05/2014) ?

J’ai naturellement répondu que n’en connaissant pas d’autres, il devait certainement s’agir de moi !
Et sans vouloir parler spécialement de moi, j’aimerais toutefois partager une expérience.

En effet, chaque Chabbat je fais la route à pied depuis mon domicile, non loin du centre-ville, pour rejoindre ma synagogue de la Meinau.
Cette magnifique synagogue se trouve au bout de la cité. Je dois donc traverser tout le quartier à pied, c’est normal, encore une fois, c’est Chabbat.
Est-ce que j’ai peur ? En fait, j’ai toujours eu la conviction que la peur se voyait sur le visage et qu’il n’y a pas de signe plus négatif que celui de la peur. En revanche, il est vrai que parfois, je me demande si je ne vais pas essuyer quelques insultes sur la dernière ligne droite.

Je dois avouer qu’à ce jour, les choses se passent plutôt bien grâce à D-ieu, ce ne sont pas les scooters à une roue ou les quads qui sont les plus menaçants, et j’ai même parfois des regards assez admiratifs pour ceux qui arrivent à faire des acrobaties sans se retrouver à terre.

Pourquoi je vous raconte cela ? Parce que j’ai la profonde conviction que nous devons nous refuser de reculer devant la petite ou grande délinquance, notre rôle n’est pas forcement de faire la morale, en revanche, nous devons vivre les choses telles que nous voulons les vivre, dans le respect des autres et des règles de la République. Mais il n’est pas question de vivre avec la peur au ventre.
D’ailleurs, j’ai croisé il y a quelques semaines un responsable d’association du quartier qui m’expliquait que pour lui, c’était important et positif que je passe dans le quartier avec ma tenue de rabbin le Chabbat. Il avançait que c’était un signe de vivre ensemble et une marque d’ouverture envers les autres.
Pas plus tard que la semaine dernière, un jeune du quartier m’a abordé en me demandant si j’étais juif, je n’ai pas hésité dans ma réponse… c’est vrai je n’avais pas trop le choix ! Puis il m’a demandé un renseignement concernant un mot en hébreu.

Et franchement, ça m’a fait plaisir de pouvoir échanger avec une personne et de partager quelques idées. Or, si je ne marchais pas dans cette rue et si je m’habillais comme n’importe qui, il est évident que ce dialogue n’aurait pas eu lieu.

C’est ainsi que je conçois le vivre ensemble. C’est-à-dire que nous devons faire l’effort de nous montrer tels que nous sommes, sans nous cacher, sans avoir honte ou peur de ce que nous pouvons représenter. Tachons en même temps de rester ouverts envers les autres, avec un regard bienveillant, afin de faire en sorte qu’un dialogue s’installe.


Nous n’avons pas les réponses à tous les problèmes, mais si nous refusons d’être ce que nous sommes au risque d’être agressés, nous n’avons aucune chance de nous faire accepter pour ce que nous sommes.

Ce  que  Mme  Horvilleur  ne dit  pas

Madame Delphine Horvilleur, se disant rabbin du Mouvement Juif Libéral de France, vient de publier dans le quotidien « Le Monde » (13/05/2014) une tribune en pleine période de scandale sur le Guet.
Bien que son bulletin ne soit pas consacré essentiellement à cette affaire, quand on peut crier avec les loups, on ne va pas bouder son plaisir ! Profitons du bateau qui tangue pour lui infliger son coup de grâce...
Mme Horvilleur y fait ainsi part de son mécontentement sur le fonctionnement du Consistoire Central et de la représentation du judaïsme en général :
« Les juifs, bien qu’épris par tradition religieuse de débats contradictoires et d’interprétations plurielles... L’institution consistoriale s’est radicalisée depuis plusieurs décennies. Elle exprime aujourd’hui presqu’exclusivement la voix d’une sensibilité orthodoxe ».

Elle déplore que la tendance libérale ne soit pas représentée dans le Consistoire, tout en attaquant cette même institution, et évoque la question des femmes dans l’institution et dans le monde religieux.
Bien que ne partageant pas ses opinions (ce n’est un secret pour personne), j’ai néanmoins ressenti une certaine sympathie pour une personne qui se donne beaucoup de mal pour réhabiliter sa mouvance au cœur du débat religieux.

N’y a t-il rien de pire que la frustration d’être ignorée sans avoir voix au chapitre ?
Tant il est vrai que la vacance du grand rabbinat pendant une année a pu lui offrir une fenêtre d’ouverture pour affirmer son positionnement idéologique, l’exploitation de cette opportunité ne lui a été que partialement profitable.
L’élection imminente d’un nouveau Grand Rabbin refermera certainement et durablement cette espace à pourvoir.

Il semblerait en fait que Madame Horvilleur ne connaisse pas le fonctionnement des institutions juives en France. Elle devrait pourtant savoir que le Consistoire n’a pas vocation à représenter toutes les tendances du judaïsme français, ce n’est pas sa mission.


Ce rôle incombe à une autre maison qui porte le nom de CRIF – le Conseil Représentatif des Institutions Juives de France.

Le Grand Rabbin de France est le représentant religieux du Consistoire, mais n’a pas la prétention de représenter les différents mouvements et mouvances du paysage juif de France. Et s’il profite d’un privilège dans son dialogue avec les pouvoirs publics, il n’en détient pas l’exclusivité.
D’un point de vue philosophique, cet argument n’est pas recevable car le Consistoire n’a pas à représenter des mouvances qui ne sont pas de sa propre conviction, de la même façon qu’il ne représente pas les mouvances orthodoxes des Yéshivot et des maisons d’études en France, ou encore les Loubavitch. Ce n’est ni sa mission ni sa vocation.
De fait, je ne comprends pas la revendication de Madame Horvilleur ; sa représentativité en terme institutionnel n’étant pas dans les prérogatives du Consistoire, je vois mal comment une modification peut avoir lieu dans ce sens.
Et si ce n’est pas au niveau des institutions qu’elle souhaite avoir sa part de visibilité mais parmi les individus « de sensibilités plurielles » souffrant d’une sous représentation, ignore-t-elle peut être que chacun peut devenir librement membre du consistoire et acquérir ainsi un droit de vote pour élire démocratiquement ses membres et espérer former véritablement une institution à l’image de ceux qui la composent ?
Le Consistoire a-t-il déjà refusé une inscription pour délit d’opinion, parce que le prétendant fréquentait une synagogue libérale par exemple ? Jamais !

Dois-je comprendre que Madame souhaiterait elle-même endosser le rôle de représentation du Judaïsme français ?
Une belle ambition certes, mais qui ne serait alors qu’une vulgaire imposture, puisqu’elle n’ignore pas que le mouvement qu’elle représente n’est qu’une petite minorité d’un judaïsme de complaisance qui n’a parfois de juif que les origines.
Aurait-elle la prétention de faire une comparaison entre la présence institutionnelle en France des structures consistoriales dans toutes les grandes agglomérations et la quasi-totalité des petites villes où une présence juive le justifie, face à la faible implantation des libéraux, concentrés en Ile- de-France.
La résonnance dont elle bénéficie dans son milieu n’est que l’arbre qui cache la forêt démographique du judaïsme français. Cela me rappelle d’ailleurs un dicton d’Europe de l’Est : « les petites pièces de monnaie dans la poche d’un enfant font plus de bruit qu’une liasse de grosses coupures dans la poche d’un adulte ! ».
Il ne s’agit pas de porter un jugement sur les membres qui fréquentent le mouvement libéral, majoritairement des gens respectables ayant trouvé dans ce discours ouvert, tolérant et édulcoré, une forme non contraignante de la tradition et une manière d’affirmer une part de leur identité, parfois avec une certaine nostalgie.


Mais les libéraux n’en sont pas à leur première contradiction.

Posons quelques repères historiques : lors de la préparation de la Loi de 1905 de séparation des Églises et de l’État, le projet déposé par le gouvernement d’Émile Combes contenait un article 8 qui interdisait aux associations cultuelles locales de se regrouper au niveau national dans un organe central.
Or, Madame Marguerite Brandon-Salvador, co-fondatrice de l’Union libérale israélite, approuvait justement cette disposition, estimant que l’association cultuelle locale est l’organe vital de la confession juive tandis que la centralisation paralyse la tradition et stérilise toute source d’initiative individuelle.
Elle souhaitait voir des rabbins maîtres de leurs communautés au point de vue spirituel, comme devaient l’être du point de vue temporel les dirigeants laïcs.
Autrement dit, les libéraux retournent leur veste en fonction de la conjoncture. Lorsqu’il s’agit de s’assurer d’avoir une indépendance totale, ils souhaitent la décentralisation, mais quand ils recherchent une plus grande visibilité, alors ils se plaignent de ne pas être suffisamment représentés.
En fait, on veut être dedans pour exister, mais dehors pour faire ce qu’on veut ! Le beurre et l’argent du beurre ?


Mais qu’en est-il de la doctrine libérale ?

Peut-elle réellement prétendre être fidèle aux enseignements ancestraux transmis de générations en générations depuis le Mont Sinaï ? Définit-elle les cadres d’un débat contradictoire – dont elle fait l’éloge – dans la tradition de l’interprétation ?
Certainement pas. C’est justement la signification du terme libéral.
Puis Madame Horvilleur d’écrire que le Consistoire est « dans la négation des mouvances et des sensibilités plurielles qui composent le judaïsme aujourd’hui, y compris celles des partisans d’une orthodoxie plus souple et moderne ».
Mais de quoi parle-t-elle ? D’une orthodoxie moderne, alors que dans les faits, elle se trouve dans une mouvance libérale bien loin de l’orthodoxie moderne à l’américaine, voire israélienne !
Le positionnement des libéraux : un judaïsme du présent.
Le présent, oui, mais sans passé ni avenir... Je ne connais personne qui fréquente les libéraux et qui est libéral de père ou de mère en fils depuis 5 générations !
Il suffit de regarder les pères fondateurs de ce mouvement... Moses Mendelssohn n’a pas eu la chance d’avoir des arrière-petits-enfants juifs.


Le constat est ainsi, même s’il est dramatique.

Parce qu’il faut bien comprendre que la mouvance joue essentiellement un rôle palliatif quand le judaïsme traditionnel ne convient pas – pour différentes raisons.
Cela me fait penser à la discussion que j’ai eu un jour avec un grand concessionnaire de la région Alsace qui a ouvert une concession automobile de marque japonaise de moyenne gamme en face d’une concession de marque allemande haut de gamme.
Il me semblait évident que la concession de mon ami souffrirait de la concurrence. Ce à quoi il m’opposa qu’au contraire, ceux qui ne pouvaient se payer une allemande, venaient chez lui! « On récupère les miettes des autres » disait-il.
C’est évidement péjoratif de dire que les libéraux récupèrent les miettes du judaïsme traditionnel, mais soyons honnêtes, si vous pouvez rentrer dans une synagogue normale en étant accueilli avec le sourire, sans souffrir de jugement sur votre code vestimentaire et que l’office est joyeux et inspirant, quelle raison vous pousserait à aller voir ailleurs?
Alors, le judaïsme traditionnel est parfois taxé de n’être pas suffisamment moderne, de ne pas donner assez de place aux femmes, d’être austère, discriminant, fermé, etc... Il ne s’agit pas de repousser ces critiques d’un revers de main, elles sont parfois – assez rarement – légitimes. Et je n’ai pas la prétention d’y répondre ici.

Mais la crédibilité de ces arguments ne fait que renforcer le constat du positionnement limité du judaïsme libéral qui n’existe que par les lacunes des autres.
Et même s’il apporte un semblant de réponse aux défaillances du judaïsme traditionnel, il n’est pas pour autant vraiment crédible en matière religieuse, tant les règles de convenance varient en fonction de l’air du temps, comme dans un club d’amis... La fédération internationale de football est même plus sensible à la préservation de ses traditions que la mouvance libérale !

On pourrait dire que le Judaïsme libéral est à la tradition ce que MacDonald’s est à la gastronomie française, non pas parce que MacDonald’s vous invite à venir comme vous êtes, comme cela est proposé par de nombreuses communautés ! Mais parce que le judaïsme libéral vous suggère de rester tel que vous êtes et vous fait croire, à l’instar de MacDonald’s, que vous pouvez manger autant que vous voulez tout en gardant votre poids de santé.
Peut-on dire que notre lien avec D.ieu n’est pas lié à nos actes ? Que nous pouvons pratiquer un judaïsme à la carte sans altérer notre alimentation spirituelle ?
Le mensonge est gros, mais il passe !
Et puisque Madame aime les jeux de mots en hébreu, je lui propose de méditer l’antinomie que représentent les termes « juif libéral ». Car juif se dit en hébreu « Yehoudi », traduit par reconnaissant.


Parce que le judaïsme est une religion qui reconnaît ses origines et qui respecte avec humilité (terme qui provient aussi de Yehoudi) la tradition originelle, sa méthode critique et son mode d’interprétation ancestrale, c’est précisément le respect de cette tradition qui permet aux juifs de se lier avec leur propre « Yehoudi » qui signifie également le nom de D.ieu.

Or, sauf erreur de ma part, ceci est en contradiction avec le terme libéral qui évoque une mouvance permissive et de libre interprétation.
Dostoeivski l’exprimait tellement bien dans « Les Frères Karamazov » : « si Dieu n’existait pas tout serait permis ».

A vous de choisir !

vendredi 9 mai 2014

Les tailleurs de diamants

« Vous compterez chacun, depuis le lendemain de la fête, depuis le jour où vous aurez offert l'ômer du balancement, sept semaines, qui doivent être entières » (Lév. 23,15)
Ce compte qui nous accompagne depuis le lendemain de la sortie d’Égypte jusqu’à là fête du don de la Torah – Chavouot - trouve son origine dans la Paracha de Emor.

Il est intéressant de constater que le mot « Ousfartem » qui veut dire « vous compterez » trouve son origine étymologique dans le mot « Saphir ».
Car le processus de la brillance de l’âme est à l’image de celui d’une pierre précieuse.


 À l’origine, la pierre provient d’un domaine volcanique dont l’extraction se fait grâce à différentes méthodes, afin d’identifier le rocher contenant un diamant. Et ce n’est qu’après plusieurs tris et filtrages que vient l’étape du nettoyage, de la coupe et du polissage afin que la pierre soit enfin digne d’embellir la parure de la mariée.

Il en est ainsi pour le peuple juif dont les âmes étaient enfouies en Égypte durant la période de l’exil comme un saphir dans la roche volcanique. Le miracle de la sortie d’Égypte n’était que la première étape d’extraction opérée par D.ieu Lui-même. Mais il est à présent question de ne pas laisser ces âmes à l’état brut, mais de les nettoyer, de les tailler et de les faire briller afin d’être prêt pour trôner en haut de la parure divine pour le don de la Torah qui, à l’image d’un mariage, va sceller l’union entre D.ieu et Son peuple.

C’est précisément le rôle de la Mitsva quotidienne du Ômer qui nous implique dans chacune des étapes de cet embellissement de l’âme qui ne peut se produire qu’au prix d’un travail au jour le jour et méthodiquement.

Au fond nous sommes tous des tailleurs de diamants.

vendredi 4 avril 2014

L’éducation, un exercice d’adaptation

Le mois de Nissan est particulier, il est le seul mois de l’année où les Tah’anounim - supplications - ne sont pas récitées dans la prière. Il y a notamment les jours de la fête de Pessa’h, mais en début de ce mois de Nissan, nous commémorons l’inauguration du Tabernacle.
En effet, en l’an 2449, les douze premiers jours du mois étaient réservés aux chefs de tribus, qui apportaient à tour de rôle les sacrifices spécifiques à l’intronisation du Tabernacle dans le désert.
Une coutume a été ainsi instituée de réciter durant ces douze jours la partie relative aux sacrifices du jour, comme si nous étions partie prenante des festivités.

Pourquoi est-il si important de s’impliquer et de célébrer les cérémonies de l’inauguration du Tabernacle alors qu’il ne s’agit – à priori - que d’un événement secondaire de la vie spirituelle ?

Et si les Sages voulaient justement nous faire prendre conscience de l’importance d’une inauguration qui nous donne la pleine dimension d’un commencement ? Comme toute nouvelle chose, il faut l’apprivoiser et s’y familiariser. Cette adaptation est le sens profond du terme ‘Hinou’h - éducation, qui n’est pas secondaire mais bien la pierre fondatrice d’une vie.
Tout commencement évoque forcément des difficultés et des défis nouveaux qu’il est judicieux de contrebalancer par un encouragement supplémentaire, comme Maïmonide l’énonce si bien dans son explication sur la Michna (Sanhédrine ch. 10) : « A l’image d’un enfant auquel on donne un cadeau d’encouragement lorsqu’on souhaite lui donner l’envie de l’étude ».

Les chefs de tribus avaient compris qu’afin d’éduquer le peuple à poursuivre dans la fréquentation du Tabernacle et dans d’élévation spirituelle, il ne suffisait pas de dire « le Tabernacle est construit, il est ouvert, venez quand vous voulez ! ». Ils voulaient renforcer cet élan par une inspiration personnelle et un sacrifice propre à chacune des tribus.
Ils ont chacun adapté leur message et leur motivation en fonction de ce qui convenait spécifiquement à leur tribu.

N’est-ce pas là le sens du conseil du roi Salomon, qui doit nous guider chaque jour dans notre rôle de parent et d’éducateur « Eduque l’enfant selon sa voie, quand il vieillira, il ne s’en détournera pas » ?

mercredi 5 mars 2014

Circoncision et le Conseil de l'Europe : mon point de vue

Après les débats qui ont rythmé la récente session de l'Assemblée Parlementaire du Conseil de l'Europe, le Rabbin Mendel Samama partage son point de vue. 
Même si le rapport voté n’est que d’ordre consultatif, pour autant, les dégâts causés sont importants. Tout d’abord du fait de son impact dans l’opinion qui va faire créer en premier lieu une tendance politique à l’encadrement de la circoncision, puis à terme, rien ne pourra éviter l’étape suivante, celle de l’interdiction.
Car ne soyons pas dupe, si ce rapport ne parle pas encore d’interdiction de la circoncision, le fait de la placer sur le même plan que la mutilation génitale féminine n’est pas le résultat d’une maladresse bureaucratique, mais bien l’œuvre volontaire et délibérée de s’attaquer à cette pratique fondatrice du peuple juif. Il suffit de voir la façon dont ce rapport a été fait et la partialité de ses arguments. Cette partialité a été constatée également lors de l’audition du 28 janvier.
Les démentis du rapporteur concernant ses intentions d’interdiction ne sont pas convaincants.
Ce qui est également très dangereux dans l’esprit du rapport, et particulièrement du rapporteur, c’est le constat malheureux qu’on ne se cache pas de porter un jugement sur une pratique religieuse, ou encore d’estimer que ce n’est pas la pratique qui donne un sentiment d’appartenance à une religion. Quand il déclare avoir des amis juifs qui ne sont pas circoncis et dont l’identité juive ne fait pas débat, il sous-entend qu’au fond, la circoncision peut faire l’objet d’une interdiction sans remettre en cause la présence juive en Europe, c’est donc qu’il est possible d’être juif en Europe malgré l’interdiction de la circoncision. Il faut comprendre qu’il ne faut pas s’interdire d’interdire la circoncision. Ses intentions ne peuvent être plus claires.
Or, il y a là une intrusion du politique dans la sphère religieuse qui est inadmissible et contraire au fondement du principe de liberté de conscience. La politique n’a pas à porter un jugement sur la légitimité ou non d’une pratique religieuse, le franchissement du cordon sanitaire se fait dans une impunité totale.

Rabbin Mendel Samama

Publié sur le site http://cibr.fr/nodeorder/term/1/circoncision-point-de-vue-du-rabbin-mendel-samama

jeudi 20 février 2014

Qu'est-ce une communauté ?

« Vayakel Moché Et Kol Adat Israël
Et Moïse rassembla toute la Communauté des enfants d’Israël
» (Exode 35, 1)

C’est par cette phrase que s’ouvre notre Paracha.
Ce verset semble, à première vue, assez banal, puisque Moïse souhaite enseigner les règles de la construction du Tabernacle, il a besoin de parler au peuple et de le rassembler autour de lui.
Mais l’examen des termes utilisés dans ce verset pour désigner la Communauté d’Israël nous révèle un message profond, puisque la Torah utilise deux expressions différentes : Vayakel qui provient du mot « Kahal » et Adat dont la racine est « Eda ».

Quelle est la différence entre un Kahal et une Eda ?

Une Eda désigne une audience, un groupe de personnes qui se réunit dans un lieu précis, dans un contexte précis et dans un but précis. Les participants partagent temporairement un objectif sans ressentir le besoin de se connaitre mutuellement, c’est uniquement la passion du théâtre ou d’une confrontation sportive qui les réunit le temps d’un loisir.
Dans ces circonstances, on suppose qu’une trop grande proximité avec un voisin ou une invitation insistante n’est pas souhaitée, cela peut même faire l’objet d’une suspicion.


Un Kahal, en revanche, n’est pas un groupe de spectateurs, c’est un groupe de personnes qui crée une fraternité et un intérêt l’un pour l’autre. C’est un collectif dont chaque individu est membre d’une dynamique commune partageant, non seulement, une passion, mais aussi une destinée. Les membres d’un Kahal cherchent à se retrouver, à vivre des moments ensemble, à vibrer ensemble et à construire ensemble.

Le verset veut nous préciser que la priorité de Moïse - avant d’instruire la construction du Tabernacle dans le désert - était de transformer une Eda en un Kahal, transformer une audience passive en une Communauté solidaire, car il savait en tant que leader d’un peuple nouvellement constitué, que la condition préalable à toute construction commune, c’est de métamorphoser une audience d’anonymes en un collectif personnalisé et attentif l’un pour l’autre.

Cette mission, Moïse la transmet à chaque membre du Kahal en l’invitant à s’impliquer davantage pour renforcer la solidarité et l’entraide entre nous, sans distinction aucune. Cette cohésion n’est pas optionnelle, elle conditionne notre constitution.

vendredi 14 février 2014

Un vrai rebelle

Alors que Moïse venait de casser les Tables de la loi, D.ieu lui déclare « Cesse de me solliciter, laisse s'allumer contre eux ma colère et que je les anéantisse ». D.ieu a pris Sa décision et demande à Moïse de ne pas intercéder pour le faire changer d’avis.

Moïse se trouve dans un dilemme terrible, doit-il suivre les instructions de l’Éternel qui lui annonce Sa décision de destruction du peuple juif et se taire, ou alors, doit-il refuser de suivre l’injonction Divine pour plaider en faveur d’un peuple fauteur ?

Qu’auriez-vous fait ? Franchement s’opposer directement à D.ieu, n’est-ce pas prendre là un risque considérable pour la suite de sa carrière ? D’autant plus qu’il ne s’agit pas de prendre la défense d’un innocent, bien au contraire, le peuple est coupable. La justice doit se faire et sans contestation.
 
À notre grande surprise, Moïse se rebelle, il dit « non ! Tu ne peux pas faire ça, le peuple c’est Ton peuple, au-dessus de la loi, au-dessus de la morale, au-dessus du principe de justice il y a la responsabilité que Tu dois exercer en toute circonstance même dans les cas les plus dramatiques ».

Moïse est un sauveur ? Non, il était sauveur quand il a fait les miracles instruits pas D.ieu. Maintenant Moïse est un rebelle au sens le plus noble du terme.

Il nous indique que même devant la plus haute autorité du monde, l’homme responsable doit se rebeller pour sauver son peuple et cette solidarité doit s’exercer même quand la cause semble perdue et coupable.

Pensez-y la prochaine fois quand la tentation de parler du mal d’une personne vous prend !

vendredi 17 janvier 2014

L’homme est-il vraiment un arbre des champs ?

Il est vrai que le Nouvel An des arbres – Tou Bichvat – fait figure de fête à la mode tant la tendance actuelle prône un retour à la nature et à l’écologie. Mais peut-être que derrière cette célébration et la forte symbolique qu’elle évoque se cristallisent les qualités auxquelles l’homme doit aspirer. N’est-ce pas le verset du Deutéronome (20,19) qui définit le concept en énonçant : « Car l’homme est un arbre des champs ».

Certes, l’image est belle… Mais pourquoi l’homme ne serait-il pas comparé à un épi de blé ou à un champ de maïs ?

Les métaphores dans la Torah ne sont pas de simples allégories ni des figures de style poétiques, elles recèlent plutôt de très fortes similitudes dont l’objectif est d’éclairer les voies de l’homme.

Ainsi, en observant le cycle de l’arbre, son milieu et sa constitution, nous allons tenter de décrypter ces parallélismes et nous inspirer concrètement de ces symboles. Quelles caractéristiques de l’arbre peuvent présenter un rapprochement et un intérêt chez l’homme ?    

1.     Il est impossible d’imaginer un arbre sans son feuillage dense et ses grosses racines profondément ancrées dans la terre. Ce sont elles qui supportent le poids de l’arbre et d’où est puisée toute la vitalité  dont se nourrit chaque branche ou bourgeon, jusqu’aux fruits qui sont amenés à pousser.
Il en est ainsi pour l’homme imaginé par la Torah : il ne peut pousser de rien, sans de solides racines. Impensable donc de s’inventer totalement affranchi, sans passé ni tradition, car l’homme est enraciné dans une histoire, dans une filiation. Il n’est finalement que le maillon d’une chaine qu’il doit préserver afin de s’assurer de la poursuite de la construction des générations futures.

2.     Un arbre, à la différence d’un épi de blé, a besoin de temps pour mûrir et se développer. Il ne peut donner satisfaction en une année ou une saison comme pour le plant de blé. Pour autant, sous prétexte qu’il ne sera consommable que plusieurs années après avoir été semé, on ne peut s’exempter d’en prendre soin depuis le premier jour.
Quelle belle leçon d’éducation pour l’homme ! Nous devons accepter ce processus long et parfois répétitif qui voit l’enfant grandir et s’épanouir au fil du temps. Cette période peut être plus laborieuse que prévue, mais une grande dose de patience est nécessaire, et de cet investissement pour l’avenir dépend la destinée de notre famille, de nos enfants ou de notre communauté. Certes, ce travail démarre dès le plus jeune âge et il faut se faire à l’idée que les fruits ne seront pas visibles dans l’immédiat, mais bien plus tard, à force d’implication et de soin, tel l’arbre qui demande amour et persévérance.

3.     La qualité d’un arbre et l’appréciation de son environnement se font à travers ses fruits. Ils sont le témoin du climat, de l’ensoleillement et des attentions qui lui ont été apportées. Par ailleurs, le fruit est avant tout un produit de consommation pour l’autre, c’est un objet de partage. Un arbre sans fruit est « un arbre égoïste ».
Tiens donc ! Comment l’homme peut-il prétendre se cultiver, grandir et s’enrichir sans engendrer de fruits, de productions positives, qui démontrent ses qualités profondes ? Sans un comportement adéquat, l’homme vertueux qui ne transmet pas sa richesse intérieure serait tel un arbre sans fruits.
Le fruit est également le signe du partage de celui qui ne fait pas uniquement grossir son propre capital, mais qui sait produire pour autrui, le nourrir et dispenser ses bienfaits.

Ainsi l’homme est un arbre des champs…  Conscient de ses racines millénaires, il doit s’investir pleinement dans la construction généalogique et communautaire qui perpétuera la tradition avec patience et énergie. Enfin, il faut garder à l’esprit que sans altruisme et sans partage, le plus bel arbre de la terre ne sera jamais autant loué qu’un fruit juteux gorgé de soleil tombant d’un arbre dans la main d’une personne assoiffée.

Et si nous devions différencier l’arbre de l’homme, il nous suffit d’évoquer la pensée du Maharal qui expliquait que l’homme est un arbre, certes, mais à l’envers, avec ses racines qui ne sont pas plantées dans la terre mais dans le ciel !

N’est-ce pas là l’espoir de pouvoir chaque jour modifier l’orientation de notre branchage ?

RAISONS DU CŒUR



Au fil des siècles et des civilisations, les hommes ont toujours recherché des similarités entre eux afin de se lier en fédération, en coopérative ou toute autre forme de société. Ils ont ainsi adopté une cause collective, un dénominateur commun, un combat national ou se tout simplement unifiés pour mieux se défendre, parce que l’union a toujours fait la force.

Mais quel est le véritable aboutissement de cet idéal d’union ?

Examinons deux cas concrets d’union que rapporte la Torah. Tout d’abord, il y a eu les Egyptiens qui poursuivirent les Hébreux après leur départ d’Egypte, et dont on sait qu’ils périrent noyés dans la mer.
La Torah dit (Exode 14, 10) : « Les enfants d’Israël levèrent les yeux et voici que l'Egyptien était à leur poursuite ». Le texte évoque « l’Egyptien » au singulier, car ils avaient fait preuve d’union. Or, ce peuple, qui n’était nullement sensible à l’égalité des statuts et des individus, se retrouva alors dans une telle communion, que la Torah se vit obligée d’en témoigner en le désignant comme un seul homme.
Cela peut sembler étonnant, pourtant quelque chose les a, bel et bien, poussé à se réunir. Quel était ce facteur, cette force qui les a fédérés ? 
Le verset explique clairement que c’était la chasse derrière Israël qui les motivait. Même s’ils ne ressentaient pas vraiment de sentiments fraternels les uns envers les autres, ils s’accordaient tous néanmoins, en ayant la haine des juifs et en partageant l’antisémitisme.
Par la suite, apparaît dans notre Paracha Yitro, une autre illustration d’union exemplaire. Au pied du Mont Sinaï, avant de recevoir la Torah, le verset mentionne (Exode 19, 2) : « Israël y campa en face de la montagne ». Là encore, c’est un verbe au singulier qui est utilisé. 
Certes, d’autres circonstances et quelques épisodes ont montré, à diverses reprises, des clivages et des conflits d’opinions au sein du peuple juif. Néanmoins, ici, les enfants d’Israël étaient considérés tel un seul homme, tant ils ont fait preuve d’unité véritable et d’un amour fraternel profond. Comment cet amour s’est-il soudain dévoilé ? 
En fait, la Torah fournit une indication sur cette attitude en précisant « en face de la montagne ». Le Mont Sinaï fut le facteur révélateur qui permit une union extraordinaire parmi le peuple juif. Chacun prit conscience qu’il allait connaitre un moment crucial pour l’avenir et pour l’éternité ! Il s’agissait de recevoir la Torah et de vivre ensemble l’expérience du Mont Sinaï. C’est alors que fut scellé le sort commun du peuple juif.
De tout temps, les Juifs ont compris que des divergences de tempéraments sont inévitables, nous défendons avec force et sans compromission nos opinions, mais devant la montagne, nous avons prouvé et prouverons que nous sommes un seul homme ! Face à notre histoire, face à notre destin, face à l’alliance d’Israël, nous sommes tous unis et cette union est plus forte que les différends qui surgissent dans notre quotidien. Sachons garder les critères de notre amour « comme un seul homme, d’un seul cœur » (Rachi ibid).
A la différence d’autres qui se complaisent et s’unissent à travers la haine des Juifs,  l’union du peuple Juif est celle du partage d’un destin commun et surtout, hors du commun !

mercredi 13 novembre 2013

Ah si j’étais riche…

Sur la route qui ramène notre patriarche Yaakov vers la maison de son père Yits’hak, Yaakov doit régler une querelle familiale : son frère Essav vient à sa rencontre pour le tuer. La source de cette haine provient des bénédictions de leur père, desquelles Essav estime avoir été destitué au profit de Yaakov.
Afin d’amadouer son frère, Yaakov entreprend une démarche diplomatique en expliquant à Essav qu’il n’a pas de raison de lui tenir rancœur puisque les bénédictions n’ont pas eu l’effet escompté.
Il va ainsi lui tenir ces propos (avec le décryptage de Rashi) : J’ai séjourné chez Lavane, je ne suis devenu ni prince ni notable, j’étais comme un étranger, la bénédiction de ton père « Sois le maître de tes frères » ne s’est pas réalisée avec moi, tu n’as donc aucune raison de me haïr. Rashi poursuit en disant que les lettres du mot Garti – séjourné, ont la valeur numérique de 613, et Yaakov dit à son frère ; avec Lavane l’impie j’ai séjourné, mais j’ai gardé les 613 Mitsvot et n’ai pas appris de ses mauvaises actions.

Analysons un instant l’argumentation de Yaakov. Tout d’abord il cherche à atténuer la haine de son frère en minimisant l’impact des bénédictions paternelles et en lui démontrant qu’il n’était pas le riche notable que le destin lui réservait. Pourquoi donc le jalouser ou chercher son élimination ?
Par la suite, il lui parle de sa situation spirituelle qui n’a pas subi les influences néfastes de son oncle. Mais comment cet élément peut-il interpeler son frère ?
Essav ne revendique pas le monopole du mal, et la religion l’indiffère totalement. Ce qu’il recherche, c’est plutôt la gloire, la richesse et le statut social…  En quoi proclamer l’intégrité de Yaakov peut-il être un argument susceptible d’apaiser l’animosité de son frère ?

En réalité, Yaakov - qui était rentré à l’époque dans le top 5 des plus grandes fortunes mondiales - nous enseigne une leçon qui concerne chacun, et à chaque époque. Comment vivre dans un monde où les questions de possession, de richesse, et d’apparence semblent prépondérantes, tout en gardant une vie équilibrée en accord avec les principes religieux authentiques ? Comment peut-on être un juif pratiquant et en même temps gérer une multinationale avec plusieurs milliers de salariés ?

Et Yaakov d’énoncer : avec Lavane j’étais un étranger (Guer), même si j’ai séjourné chez lui où j’ai acquis fortune et célébrité, ces choses-là sont restées pour moi étrangères. Je n’ai jamais considéré cela comme l’essentiel de ma vie, ni comme le but intrinsèque de mon existence, car mon investissement le plus profond était consacré à la pratique des 613 Mitsvot. Et c’est précisément le fait de traiter les affaires matérielles avec détachement qui m’a permis de rester attacher aux Mitsvot.

Yaakov a ainsi relevé le challenge de concilier réussite professionnelle et épanouissement spirituel. En accordant la priorité à sa vie spirituelle, il a résolument choisi de considérer sa prospérité matérielle comme secondaire, tel un étranger qui ne s’installe jamais confortablement dans sa maison, mais qui a conscience de la précarité de sa situation et sait qu’il n’appartient pas à l’endroit où il se trouve. Ainsi, il peut démontrer à son frère que « non seulement je ne suis pas devenu le notable auxquelles les bénédictions me destinaient, mais il me sera impossible de le devenir puisque mon ambition et mon centre d’intérêt sont très loin de cela ! ».

Davantage encore qu’une leçon de management, Yaakov nous prodigue une véritable leçon de vie… 

vendredi 24 mai 2013

La réussite en deux clés


Qui a fabriqué la Ménora ? Moïse, Betsalel, D.ieu ou peut-être… personne?

La question n’est pas banale puisque même Rachi semble partagé dans son premier commentaire sur le verset (Nombres 8. 4.) : « Quant à la confection du candélabre, il était tout d'une pièce, en or; jusqu'à sa base, jusqu'à ses fleurs, c'était une seule pièce. D'après la forme que l'Éternel avait indiquée à Moïse, ainsi avait-on fabriqué le candélabre. »

Même si à priori le verset dit implicitement que c’est Moïse qui a fait le candélabre, le flou semble planer et Rachi reste énigmatique: « Ainsi il fit le candélabre : celui qui l’a fait ». A ce stade, non seulement Rachi ne répond pas à cette interrogation, mais il paraît même la renforcer !

Puis Rachi amène une seconde explication : « Et selon le Midrach Aggada : c’est par le Saint-Béni-soit-Il que le candélabre a été fait de lui-même ».

Comment comprendre un tel paradoxe ?  Si c’est D.ieu qui a construit le candélabre alors il ne s’est pas fait de lui-même ! Et si le candélabre s’est fait de lui-même, dans ce cas il aurait fallu dire qu’il a été le produit d’un miracle, sans rajouter que c’est D.ieu qui l’a fait…

Le Maharal explique que l’œuvre de la Ménora est tout à fait particulière car elle est le symbole de toutes ces choses difficiles pour l’homme, qui exigent du courage, beaucoup d’efforts, d’implication et de talent. Devant l’ampleur de l’ouvrage, il est aisé de se décourager et d’être en proie à de grands doutes… Comment la simple initiative d’un individu peut-elle connaître un couronnement glorieux ? Qui peut se prévaloir que le succès sera à la mesure du travail investi ?

Et le Maharal de poursuivre : « Moïse devait connaître le mode de fabrication de l’œuvre de la Ménora, il devait s’investir autant qu’il pouvait et D.ieu allait terminer le travail pour lui ».
C’est donc cette idée que souhaite transmettre Rachi grâce à la splendeur de la Ménora. Il nous livre les clés pour réussir une mission ardue :

La première qualité est de mettre du cœur à l’ouvrage, sans se mettre en avant. Comme Rachi l’a mentionné : « celui qui l’a fait », il faut ignorer le nom du maître d’œuvre. Non pas pour lui faire de l’ombre ou l’effacer, mais bien au contraire, dans l’objectif de pouvoir atteindre une dimension encore plus haute, résultant de son association avec D.ieu. Les fruits de cette coopération dépasseront de loin les efforts investis par l’homme. C’est pour cela que Rachi dit que le candélabre a été fait par D.ieu.

En fait, même l’artisan de ce succès – qui surpasse ses attentes et va bien au-delà de toutes ses forces – pourra alors constater que « ça s’est fait tout seul » !

La Michna dans les Pirké Avot (Ch. 2, Mich. 16) abonde en ce sens : « Tu n’es pas tenu de terminer le travail, mais tu n’es pas libre de t’en dispenser ».
Prenez des initiatives, ayez le courage d’agir et D.ieu fera briller la lumière de vos efforts !

lundi 22 octobre 2012

La tour de Babel, les réseaux sociaux et Felix Baumgartner


L’épisode de la tour de Babel est sans doute l’un des plus énigmatiques des récits bibliques : la Torah n’est pas très prolifique sur les motivations de cette génération à vouloir construire une tour qui toucherait le ciel, et n’en dit pas tellement plus sur les conséquences de son éclatement dans différents pays et langues.

Une relecture plus minutieuse des passages afférents peut nous être utile. « Toute la terre avait une même langue et des paroles semblables » (Gn 11, 1). Puis le verset 4 énonce : « Ils dirent: "Allons, bâtissons-nous une ville, et une tour dont le sommet atteigne le ciel; faisons-nous un nom, pour ne pas nous disperser sur toute la face de la terre. »

Il apparaît que ces hommes utilisaient tous une langue commune, partageaient les mêmes méthodes de communication et n’aspiraient finalement qu’à laisser une trace de leur passage sur cette terre comme pour s’écrier : « Faisons-nous un nom ! ». Construire un édifice visible de loin avec pour voisine l’humanité entière, un genre de « tour facebook », c’était l’assurance d’une célébrité durable auprès de la population planétaire.

Cette notion de célébrité reposant sur le partage de modes de communication est une pratique bien connue de notre société moderne… Les réseaux sociaux et les liens éphémères se tissant au fil de la toile ne résultent en fait rien qu’en la réalisation d’une tour n’assurant pourtant à ses bâtisseurs qu’une célébrité temporaire et vulnérable.

Est-ce bien cette valeur qu’il nous est donné de développer ?
Car si l’époque de la tour de Babel succède à celle du déluge, notre génération se relève à peine de l’une des plus grandes catastrophes que l’humanité n’ait jamais connues.

La dispersion des hommes et des langues, est le signe de D.ieu que s’il y a un édifice grandiose à ériger, ce n’est pas pour que l’homme atteigne le firmament mais bien pour la gloire de D.ieu, car cette tour offre alors à l’homme le moyen de s’élever et d’assurer sa véritable pérennité comme partenaire de cette construction.

Il ne s’agit pas de supprimer et de dissoudre les liens avec les amis virtuels et les followers, mais bien de prendre conscience de la nécessité de préserver le contact humain.

Les hommes de la génération de la tour de Babel n’avaient certainement pas saisi ce message, tel que le délivra le parachutiste autrichien émérite, Felix Baumgartner, avant de sauter cette semaine de 38,9 Km d’altitude : « Quand on se tient là, au sommet du monde, on devient si humble... Parfois, il faut monter très haut pour comprendre à quel point on est petit! »

jeudi 11 octobre 2012

Le processus psychologique de l’évolution


C’est l’histoire d’un homme qui rentre chez son banquier pour récupérer 10.000€ en espèces. Le banquier lui remet la liasse de billets et l’homme se met à les compter, 1, 2, 3 etc. puis il retourne la liasse de l’autre côté et compte de nouveau. La scène se reproduit une troisième fois tandis que les clients derrière s’impatientent.
Le banquier demande au client : Monsieur, le compte n’est pas juste ?
-        - Si cher Monsieur, le compte est juste, mais vraiment juste, juste !

Le Talmud (Souccah 53a) raconte que lors des fêtes de Souccot, les soirées faisaient l’objet d’une grande organisation et des milliers de personnes dansaient et chantaient.
On y rapporte les chants que certains entonnaient : « Heureux l’homme dont la jeunesse ne fait pas honte à ses vieux jours », il s’agit du Tsadik (le juste) qui a eu la chance de l’être depuis son plus jeune âge.
Puis, d’autres chantaient : « Heureux l’homme dont les vieux jours pardonnent les plus jeunes », il s’agit de celui qui a fait Techouva (retour vers la Torah) et dont la jeunesse n’est pas au niveau de son état actuel.
La Talmud poursuit en expliquant que les uns comme les autres disaient : « Heureux l’homme qui n’a pas fauté, et celui qui a fauté qu’il fasse acte de retour et il lui sera pardonné. »

Cette dernière partie soulève toutefois un questionnement : pourquoi le Tsadik avait-il besoin de s’exalter sur celui qui faute ? et pourquoi celui qui fait Techouva citait-il l’homme qui ne faute pas ? Pourquoi y avait-il ce mélange de genres ?

En fait, il faut nous plonger dans l’esprit de l’un et de l’autre afin de répondre à cette interrogation.
Le Tsadik n’est pas un juste cherchant à ne faire que ce qu’il convient comme il se doit, c’est un perfectionniste, en quête perpétuelle d’une perfection qu’il ne peut, par définition, pas atteindre.
A l’instar de l’adage populaire qui dit « humilité fichue vertu, tu dis que tu l’as, tu ne l’as plus », l’on pourrait de même s’exprimer au sujet de la perfection, « tu dis que tu l’as, tu ne l’as plus » !
L’homme parfait cherche donc dans les moindres recoins de sa personnalité les points à améliorer ou à raffiner ; chez lui cesser de se considérer comme un être à parfaire marque la fin de sa progression. Le Tsadik se trouve ainsi dans une constante amélioration, ce qui nous incite donc à affirmer qu’il est continuellement dans un état de Techouva.
Comment peut-il s’épargner la partie de la citation évoquant l’homme qui retourne vers D.ieu alors qu’il s’agit de son aspiration permanente ?

A présent, analysons la psychologie de celui qui fait Techouva.
Le retour est un changement d’état, il y a l’avant et l’après. Comment l’homme qui procède à cette évolution doit-il se considérer ?
Prenons l’exemple d’un individu qui souhaite se défaire d’une addiction, tel un fumeur. S’il se sent comme un ancien fumeur, il créé les conditions pour replonger tôt ou tard. Serge Gainsbourg disait d’ailleurs : « J’arrête de fumer toutes les dix minutes » !
Il est en fait indispensable de se considérer comme un « non-fumeur ». Cette projection dans ce nouvel état opérera sur lui le changement comportemental souhaité et lui permettra de se maintenir dans sa nouvelle condition.

Ce mécanisme de projection est essentiel dès lors qu’une personne désire changer de statut ou de cap, et cela est d’autant plus vrai pour un employé qui devient chef d’entreprise que pour un adulte qui devient parent, ou tout autre exemple dont le quotidien ne manque pas.
Dans le domaine de la santé également, la difficulté que peut avoir un patient à agir en fonction de sa pathologie ou le refus d’acceptation de son état maladif sont nuisibles à la guérison. Ne dit-on pas à ce propos : « qui peut panser sa plaie est à moitié guéri » ?

Se comporter en corrélation avec son nouveau statut ne veut pas uniquement dire d’endosser un rôle ou d’incarner un acteur qui jouerait la comédie, mais c’est véritablement la prise de conscience de la nouvelle étape franchie qui nécessite d’oublier la précédente afin de vivre pleinement selon sa nouvelle condition.

Voilà la raison pour laquelle celui qui a fait Techouva chantera « heureux l’homme qui n’a pas fauté » car il est indispensable pour lui de s’organiser et de se programmer telle une personne nouvelle, un être transformé et revigoré.

En d’autres termes, afin de s’assurer que le Tsadik reste un juste, il doit se maintenir comme dans un processus continu de Techouva ; en revanche, afin que celui se trouve sur la voie du retour puisse renforcer et consolider son changement, il doit se projeter dans l’état du Tsadik.

Le Talmud nous offre une magnifique démonstration d’accompagnement au changement que chacun est invité à opérer dans sa propre vie.

vendredi 15 juin 2012

Impuissance rabbinique ?

L’épisode chaotique des explorateurs dont notre portion hebdomadaire de la Torah fait le récit nous laisse perplexe en raison d’une interrogation majeure, qui est la suivante :
Moïse choisit des hommes sages, avertis, des leaders, des chefs de tribus, pour faire un rapport sur les habitants de Canaan, dans l’objectif de conquérir la future terre d’Israël.
Ces éminentes personnalités se mettent en route avec précaution. La Torah nous confirme d’ailleurs la piété de ces hommes en indiquant qu’ils sont instruits, religieux et fidèles à leur conviction, en un mot, casher !

La suite de l’histoire connaît néanmoins une fin bien triste, puisque ces explorateurs reviennent de leur périple avec la phrase la plus diffamatoire contre l’Éternel : « Ils sont plus forts que Lui ». Même le Tout-Puissant est faible devant la force de ces peuples, il est impossible de gagner une guerre contre eux !

Voilà qui ne manque pas de nous interpeller quant à la nature humaine : est-il possible d’être une personne exemplaire au point d’être le digne représentant du peuple – l’élu des élus – et de basculer dans les pires travers de la perversité intellectuelle ?

En fait, la Torah oriente notre compréhension lorsque les conditions initiales de la mission sont posées : il s’agit pour les explorateurs de visiter le pays d’Israël, tel que l’indique le terme utilisé en hébreu « Latour ». Il leur fallait rendre compte de la situation sur place, mais sans faire de déductions ni de recommandations quant à la stratégie d’attaque ou les chances de réussite de conquête de la terre. Ils devaient simplement décrire ce qu’ils avaient vu, faire un reportage « touristique » et se cantonner à cette mission.

Or, l’erreur fatale de ce groupe d’hommes a été de donner un avis personnel et de tirer des conclusions en terme de faisabilité du projet. Dès lors que la mission dévie de sa nature, même les plus grands peuvent tomber… L’homme fidèle et honorable d’hier est devenu en l’espace d’une réflexion interdite le porteur des blasphèmes et de la tragédie.

La Kabbale rapporte que la Terre d’Israël est le symbole de la volonté, du dynamisme de chaque individu. (Terre se dit en hébreu « Erets », qui est la racine du mot « Ratsone », la volonté).
Conquérir la volonté d’Israël signifie s’ouvrir vers l’autre afin de lui faire découvrir la profondeur de son âme et de son rôle. Et finalement, cela se révèle être la mission donnée à chaque leader, rabbin ou cadre communautaire. Nous avons le devoir de donner envie, donner envie de penser le judaïsme, donner envie de pratiquer le judaïsme ou, tout simplement, donner envie d’être fier de son identité juive.

Lorsque nous nous engageons dans cette mission de la plus haute importance, la Torah témoigne de notre intégrité et de notre capacité à remplir notre engagement.
Malheureusement, dans une situation dite quelquefois « perdue », il se peut que nous soyons tentés de déclarer forfait avec fatalité, en pensant insidieusement « Il est plus fort qu’elle ». Oui, l’homme que je cherche à convaincre est plus fort que la Torah, jamais il ne reconnaitra sa vérité ni sa grandeur, jamais il ne changera sa vie, jamais il ne voudra venir à la synagogue, etc. Ou dans une autre mesure, jamais cette communauté ne sera capable de bouger, cette terre n’est pas prenable ! Constat fatal d’une impuissance rabbinique.

Pour beaucoup, l’inférence de ce constat peut être un signe de lucidité, mais - hormis le fait que cela dépasse notre mission et notre mandat - c’est précisément ce que la Torah condamne, parce que déclarer notre désespoir, c’est en réalité invoquer une faiblesse divine. De même qu’une impossibilité divine est un oxymore, pareillement, l’impuissance rabbinique est une illusion, car nos Sages témoignent qu’« une parole sortant du cœur pénètre dans le cœur ». Somme toute, un hymne à la sincérité !